Cet article est rédigé dans le cadre du Festival A la croisee des blogs, organisé ce mois-ci par Boréale du blog La fabrique des idées.
Le thème du mois est la procrastination. Plutôt que d’aborder ce thème sous l’angle des personnes qui sont des abonnés du problème, j’ai choisi l’autre bout du spectre. Mon intervention porte donc sur une des façons dont la procrastination peut s’infiltrer dans la vie de gens qui n’avaient jamais vraiment eu ce problème avant d’être confrontés à une situation bien désagréable…
Je crois que je suis en bore-out!
Non, non, non, je n’ai pas fait de faute de frappe! Je ne voulais pas écrire burn-out, mais bel et bien bore-out. Qu’est-ce que c’est que cette nouvelle bibitte encore?
Dernièrement, j’ai eu l’occasion, dans le cadre de mon travail, de lire quelques articles sur ce nouveau terme expliquant un phénomène pas nouveau mais qui n’avait pas vraiment de mot pour le décrire. Le bore-out, c’est l’ennui au travail. Pas l’ennui occasionnel qui nous pousse à entraîner nos talents de majorette avec crayons et stylos par un après-midi pluvieux… C’est beaucoup plus insidieux et critique que cela.
Le bore-out est un terme inventé et défini par deux consultants allemands, Werder et Rothlin, qui ont déterminé que ce type de situation se produit lorsque les employés vivent une perte d’intérêt envers leur tâche, puisqu’ils perçoivent qu’ils sont dans l’incapacité d’utiliser leurs compétences et d’être reconnus pour leurs efforts. Il s’agit d’un problème sérieux puisqu’il impacte dangereusement la productivité et le moral des employés, pouvant même les mener à la dépression.
Un exemple?
Pascale, appelons-là ainsi pour la forme, mais je pourrais fort bien écrire mon nom en fait puisque cet exemple est extrapolé à partir de ma propre vie de bureau… Pascale, disais-je donc, est à son bureau et s’ennuie atrocement. Tout en tentant de reconstruire Gizeh à l’échelle 1:10 000 avec trombones et post-its, elle se demande bien comment elle a pu faire pour en arriver là en seulement 3 ans dans ce poste de travail?
Lorsqu’elle a été embauchée, elle débordait d’énergie, était passionnée de son travail et ne voyait pas passer les heures, tout occupée qu’elle était à accomplir ses tâches et plus. Car Pascale adore en donner plus que ce que le client demande, elle est comme ça voyez-vous! Et elle se dit qu’ainsi elle donne aux autres l’occasion de constater ses efforts… et sa valeur comme employée.
Mais, le temps passant, sa charge de travail a subi plusieurs réorganisations, et nombre de dossiers ont été réattribués. Ajoutez une couche avec l’arrivée d’autres personnes dans l’équipe avec qui elle doit maintenant partager sa désormais bien maigre liste de dossiers… Pascale a constaté que sa charge de travail, si elle l’exécute à sa vitesse de croisière habituelle, remplit à peine 15-20 heures par semaine… alors qu’elle devrait en faire 35 et qu’avant tous ces changements elle abattait trois fois son ouvrage en 45-50 heures par semaine. Elle l’a signalé à son superviseur, qui a fait monter l’information au niveau supérieur, qui en a parlé aux RH qui ont consulté le syndicat…
Voyez-vous, Pascale travaille dans une grosse boîte très syndiquée, et même si dans son unité on encourage beaucoup les initiatives personnelles, elle a rapidement frappé un mur… Progressivement et insidieusement, Pascale a perdu son enthousiasme et sa motivation, et comme elle déteste ne rien faire mais qu’elle n’a pas assez de travail, elle contourne le problème en s’adonnant à des activités personnelles pendant ses heures de bureau.
Impact du bore-out: l’infiltration insidieuse de la procrastination
Lorsque, comme Pascale, on se retrouve dans une situation de bore-out, on peut facilement tomber dans la procrastination. Cela débute dans la sphère de vie où est présent le bore-out, pour ensuite s’infiltrer insidieusement dans les autres sphères de la vie de la personne. Pour Pascale, cela a commencé à son boulot. Lentement, sa démotivation a envahi sa vie personnelle, puisqu’elle a dû ralentir son rythme de croisière. Lorsqu’elle travaille, elle commence par faire les tâches qui l’intéressent, puis, devant les dossiers qui l’ennuient, elle prend un temps fou à s’installer pour faire son travail, finit par en dévier pour faire des choses personnelles en se disant que de toute façon, elle a bien suffisamment du temps pour le faire.
Et la semaine passe… et Pascale finit par ne rien faire, ou si peu et ce qu’elle fait est de qualité que son superviseur juge bien correcte… mais que Pascale elle juge pitoyable en rapport à ce qu’elle sait qu’elle est capable de faire. En plus, elle doit rapporter régulièrement du boulot à la maison ou rester plus tard le soir au bureau, ce qui empiète sur sa vie de famille, alors qu’elle ne le faisait qu’exceptionnellement lorsque sa charge de travail était trois fois plus lourde. Lorsqu’elle arrive à la maison, elle veut profiter de sa vie de famille… alors le ménage, la vaisselle et le lavage, hop par dessus-bord! On joue, on dessine, on s’amuse, enfin un peu d’action !!!
Mais une fois les enfants au lit, elle constate l’état désolant de sa maison… et comme cela l’horripile au plus haut point et que son niveau de tolérance au désagréable est atteint depuis le matin, elle préfère passer le reste de sa soirée à faire des choses qui lui plaisent, comme discuter avec son conjoint, sortir voir des amis, lire ou même écouter des émissions insignifiantes à la télévision comme Hollywood Inc. Pascale procrastine de plus en plus souvent, et trouve sa vie de plus en plus platte… en plus de se dire qu’elle est de moins en moins efficace. Le moins elle en fait, le moins elle a envie d’en faire, et plus ça la déprime, ce qui lui coupe toute énergie lorsque des tâches ennuyeuses s’ajoutent à sa liste de choses à faire… Le cercle vicieux est bien installé, Pascale est dans une spirale d’ennui, de procrastination, de déprime et de dépréciation de son estime d’elle-même dans sa vie professionnelle et personnelle.
Sortir du bore-out
Se sortir d’une telle situation est plutôt complexe, car la personne n’a pas toujours la possibilité d’influencer la cause première de son bore-out. Dans une structure organisationnelle flexible, Pascale pourrait rapporter la situation à son superviseur et, si ce dernier est un gestionnaire plutôt ouvert, pourrait prendre le temps de discuter avec elle de façons dont Pascale pourrait modifier son travail comme en lui confiant de nouveaux dossiers ou projets qui misent sur ses qualités et ses compétences.
Par contre, dans une structure organisationnelle plus rigide, comme c’est le cas pour Pascale, on peut rencontrer plusieurs obstacles ce qui peut induire des délais importants pour mettre en place une structure de travail plus motivante pour Pascale… quand ce n’est pas carrément d’interdire tout changement. Dans ce second cas, pour sortir du bore-out, Pascale risque de devoir envisager une mobilité horizontale ou verticale au sein de son entreprise si c’est possible, donc un changement de poste, ce qui implique de faire le deuil de cet emploi qu’elle aimait tant mais qui n’est plus le même. Elle peut aussi proposer un projet de formation à son employeur, dans le but d’accéder à de nouvelles fonctions qui lui correspondent davantage.
Enfin, dans les deux cas, il faut savoir que ce n’est pas nécessairement évident d’aller voir son supérieur pour lui avouer que l’on s’ennuie parce que l’on manque de travail… surtout si ce superviseur a eu connaissance que nous avons parfois fait du temps supplémentaire… mais qu’il ignorait que c’était parce que la personne procrastinait et avait du retard! Cela demande une bonne dose de courage, car de tels aveux peuvent être fort mal reçus.
Finalement, si malgré tous ces efforts la situation perdure… il pourrait être indiqué pour Pascale de sortir de l’entreprise avant que la procrastination ne la paralyse complètement et que cette situation ne la rende malade.
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Excellent article comme d’habitude ! Et je suis 100% d’accord avec ta dernière remarque : il vaut mieux se sortir de ce genre de situation sans se rendre malade (quand c’est possible).
Ah ben… Bore-out… Un nouveau terme pour moi, un terme qui fait du sens dans le contexte, et tu as rédigé une très belle description de ce malaise… Justement, je reviens juste d’un mandat passionnant et ma première journée de retour au bureau a été d’un paisible… presque morbide… Cela m’a permis de m’atteler à la tâche de toutes les choses que j’avais laissé en friche faute de temps et d’espace (il n’y avait aucune intimité au bureau chez le client), mais je sais que je ne pourrais pas rester longtemps dans cette situation…
J’ai presque pu me reconnaître dans Pascale… et je sais que si j’avais plusieurs journées comme celle que je viens de passer je pourrais facilement devenir comme elle. Une pensée qui me fait frémir car je hais la procrastination, une bibitte insidueuse que je combats moi-même régulièrement.
Merci pour cet article, je pense que tu vas me donner l’inspiration pour écrire le mien
Merci Sylvain
et oui, quand c’est possible, mieux vaut ne pas laisser une telle situation s’éterniser.
Mais cela prend du courage parce qu’il faut soit chercher du travail ailleurs, soit chercher une solution dans son entreprise… ce qui implique de parler du malaise à son patron.
Pas facile hein! Boss, j’m'ennuie pis je perds mon temps sur le net parce que j’ai rien à faire… Certains auront peut-être même peur de voir leur poste aboli.
@Val: merci, et je suis allée lire ton article… tu travailles dans un cubicule donc, peu d’intimité et peu de place pour perdre du temps hein… imagine dans un bureau fermé comme la tentation serait encore plus forte!!! et j’ai hâte de lire la 2e partie de ton article
«perdre du temps» référant bien sûr au fait d’accomplir des tâches sans lien avec le travail ;0)
Oui, j’avais bien compris ce que tu voulais dire…
Mes deux dernières journées ont été particulièrement chargées en activités, ce qui fait que j’ai eu très peu de temps à consacrer à la rédaction d’articles, et demain c’est le fameux barbecue! Il faut que la température soit aussi sympa que celle d’aujourd’hui, ce serait tip top!
J’espère que toi aussi tu passes une superbe fin de semaine
Bien ils annonçaient encore plus beau qu’aujourd’hui pour dimanche non? J’espère que ce sera le cas on a prévu travailler à l’extérieur demain et faire une randonnée en famille à vélo (la première de l’été youhouhou!).
Bref, soleil t’es mieux de te pointer à l’ouvrage demain sinon gare gare gare!
Bonne fin de fin de semaine (euh!), je file rédiger (avec mon ptit verre de rosé hi hi!)
Très intéressant cet article !
Au début je pensais que tu voulais dire “burn-out” !
mais non… bore-out… connaissais pas… et en même temps je reconnais parfaitement cette chute de motivation ! (mais dans mon cas ça n’avait pas de lien avec une baisse de quantité de travail… ça je ne connais pas … :-/ )
@Boréale: Dans le genre de compagnie pour laquelle je travaille, cela arrive malheureusement. Le cas extrême étant que quand tu n’as plus rien à faire du tout tu te retrouves “sur le banc”, ce qui est mon cas en ce moment. On peut donc passer d’une activité frénétique à l’inaction la plus totale. Pas toujours évident à gérer.
De plus, être sur le banc n’est pas une position agréable car tu es alors payé à ne rien faire. Ce n’est pas une situation qui peut durer éternellement et il est alors très sage de faire tout son possible pour se retrouver une activité rentable très rapidement, au risque de se faire présenter la porte.
Je ne sais pas si vous avez ce genre de système en France?